Je reprends mes esprits lentement, la tête dans l’airbag, respirant cette odeur de nylon. Je vois la fumée qui s’échappe du moteur. Le pare-brise a volé en morceaux. Je me passe la main sur le
visage. Ma paume est recouverte de sang.
Curieusement, je ne me résigne pas à essayer de sortir de mon véhicule. Je me sens étrangement bien, là au fonds de ce fossé, perdu en pleine Sologne.
Je suis incapable de dire quel laps de temps s’est écoulé depuis que ma voiture est sortie de la route et a fini dans ce fossé. Cinq minutes ? Un quart d’heure ? Une heure ? Plus ? J’ai perdu
connaissance et suis nauséeux. Je sors du brouillard avec difficulté. Quelle est-il ? Je regarde ma montre. Le cadran est cassé mais elle fonctionne toujours : 0 h 15.
Mes tympans sont douloureux. La détonation due au déclenchement de l’airbag sûrement. Lien de cause à effet, je réalise que, plongé dans les pensées de ces retrouvailles à venir, je n’ai pas
écouté de musique pendant mon trajet. « Les suites pour violoncelles » de Bach par Pablo Casals m’attendaient pourtant, sur le siège, côté passager. Juste le CD à glisser dans l’autoradio.
Mes mains sont toujours agrippées au volant.
J’essaie d’évaluer la situation.
« Baptiste, reste calme. Il y a une solution à chaque problème. Bon d’accord, tu es paumé en pleine Sologne, ta voiture est dans le fossé, il fait nuit, personne ne passe sur cette route… ».
Pourtant, j’ai cru entendre une voiture passer au ralenti tout à l’heure ! J’ai dû rêver…
« Baptiste tu es dans la merde. Et ce n’est pas avec ta sale patte que tu vas t’en sortir ».
Je suis pris d’un fou-rire nerveux. J’en ai les larmes aux yeux. Mon corps est parcouru de souffrances multiples.
J’arrive à me maîtriser avec difficulté.
Je savais bien que je ne devais pas entreprendre un tel trajet. Je croyais exorciser ma peur et cela n’a eu pour effet que de ma valoir un deuxième accident. Deux à deux ans d’intervalle. Bonne
moyenne.
Je me résigne à passer la nuit ici. A moins d’un miracle, je crois aucune voiture ne passera par ici avant plusieurs heures. Sur le trajet, je n’ai pas remarqué d’habitations.
Mon c,,ur se remet à battre normalement et je me masse les cervicales. Je respire lentement, inspirant un long moment et j’essaie de faire abstraction de cette douleur lancinante dans le
plexus.
J’arrive avec difficulté à défaire ma ceinture de sécurité et je bouge lentement ma jambe gauche.
Je dois sortir de cette voiture et appeler du secours. Je fouille dans la boîte à gants pour attraper mon portable. Pas de réseau. Par contre l’heure s’affiche : 1 h 35.
Saloperie de bordel de merde. Bon, avec un peu de chance, des gens qui partent travailler doivent empruntés cette route. Disons vers 6 h du matin.
« Veuillez patienter, calcul en cours… ». Je perçois une once d’ironie dans cette voix que je ne supporte plus. Cette saloperie de GPS fonctionne toujours. Je lui hurle de fermer sa gueule et
serre le point pour lui fracasser la tronche, je pivote et fais un mouvement vers l’arrière. Je m’arrête net. Je crois que j’ai le coude droit cassé.
De ma main gauche, en forçant, j’arrive à ouvrir la portière. De la forêt me parviennent des bruits bizarres, comme des cris. Puis des moments de silence et à nouveau ces cris. Je frissonne et
attrape mon revolver que je glisse dans la poche intérieure de mon blouson. J’attrape également mes antalgiques. J’en avale une poignée avant de fourrer la boîte dans ma sacoche en cuir qui gît
par terre et que j’ai réussi à ramasser au prix d’un violent effort.
Je commence à avoir faim. Dire qu’en ce moment, les premiers arrivés doivent se répandre en banalités insipides, à rejouer leurs rôles d’avant, à parler du passé. Grande foire aux faux-culs aux
relents d’hypocrisie de bon aloi !
Je suis sûr que pas un seul n’a évoqué mon nom entre deux plats de petits fours, ne s’est soucié de moi entre deux verres … Céline peut-être. Je me mets à espérer. Elle a dû se donner un mal de
fou pour me retrouver. Je n’en tire aucune conclusion mais bon…Peut-être qu’elle est surprise par mon absence. Triste ?
2 h15… L’heure n’avance pas…Si j’essayais de dormir ? Le temps passerait plus vite.
J’ai envie de pisser. J’entends toujours ces cris. J’attrape mon flingue. Pour me rassurer. A un moment donné, je crois comprendre : « Pas par là ! ».
Et si je descendais ? La voiture fait des bruits bizarres. Comme des grincements.
J’essaie d’évaluer la situation. Quelle est la profondeur de ce fossé ? Je me retourne mais ne voit que le haut du talus, dans la lunette arrière. La voiture se met à tanguer dangereusement, je
n’arrive pas à me raccrocher à la poignée et je pars au fonds de ce fossé, la tête la première, dans une eau visqueuse et puante.
Allongé au milieu de cette vase, mon corps n’est que douleurs. Je n’arrive plus à faire un geste. Tout se voile. Je m’évanouis.
Je me réveille. Le jour s’est levé. 6 h ? 7 h ? 8 h ? J’ai froid.
Je rampe tant bien que mal, essayant de remonter, me retenant pour ne pas crier tellement j’ai mal. J’avale de la boue, j’enfonce mes ongles dans cette terre noire. Je m’arrête pour reprendre mon
souffle.
J’entends à nouveaux ces cris.
Je me mets à pleurer.
De rage. De peur. De désespoir.
Et puis soudain, un bruit de moteur au loin. Je recommence à ramper comme un fou furieux. Je dois arriver en haut le plus vite possible. Je puise au fonds de moi. J’ai envie de hurler. Je n’y
arriverai pas. Putain…Aucun son ne sort !
La voiture se rapproche. J’ai l’impression qu’elle roule lentement. Quelqu’un a du remarquer mon véhicule dans le fossé ! Elle s’arrête à une dizaine de mètres. Le moteur tourne toujours. Une
portière s’ouvre. Je n’arrive plus à reprendre à mon souffle. Ma tête me lance. Elle va exploser. Il faudrait que je crie, que je leur dise de venir m’aider. Tout tourne autour de moi. Je
vomis.
« La voiture était là, Juliet, lorsque je suis passé hier soir.
- Tu es sûr d’avoir vu Baptiste ! Il n’est pas dans la voiture. Il a dû s’en sortir.
- Je l’ai vu et tout à l’heure il m’est apparu en rêve ! Je sais qu’il est là et qu’il a besoin de nous.
- Justin, je ne me permettrais pas de te juger mais…plus de bagnole..plus de fringues…tes amis les indiens se sont bien foutus de toi…et si le hasard…
- Juliet ! Il est là ! Je vois un corps au fonds. Il bouge ! Va me chercher une corde dans le coffre. Vite ! Et une couverture. Appelle les secours aussi. Baptiste on va te sortir de là ! Braise
Ardente est venu te sauver pour accomplir son Destin !
- Justin, je n’ai pas de…
- Courage Baptiste on est là !
Je reconnais la voix de Justin Meunier mais je ne comprends rien à ce qu’il me raconte. « Braise Ardente… ». Et c’est quoi ces Indiens ? Juliet…j’ai bien entendu ce prénom…Juliet Parker !
- Justin, je n’ai pas de corde dans ma Picasso !
- Merde. Bon, je vais descendre pour essayer de le soulever. Viens m’aider.
Je ne bouge plus. J’attends. Juliet…Justin…je savais qu’ils avaient eu une liaison…mais de là à m’imaginer…
- Baptiste, tiens bon. Dans quelques minutes, tu seras allongé à l’arrière de la voiture. Je te demande juste d’essayer de te relever et de t’appuyer sur moi…Allez 1...2…3…
Avant de m’évanouir à nouveau, j’entends Juliet crier à Justin :
- C’est quoi ces cris qui viennent de la forêt ! On dirait qu’ils se rapprochent !
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