Bon, allez. Je me bouge. Action ! J’ai un plan à mettre en route, moi. Je donne un vigoureux coup de hanche à mon voisin tout en regardant effrontément la vieille bique qui s’est plongée avec une
assiduité suspecte dans un vieux numéro de « Nous Deux » des années 75. Rien que d’évoquer la tiédeur des propos qui y sont échangés, mon c,,ur tressaute nerveusement dans la gélatine qui fige à
jamais ses mouvements amoureux. Ma généreuse oscillation a suffi pour faire glisser le carton d’invitation aux pieds d’Eric. J’en profite pour me lever et quitter le wagon. Une fois la porte
franchie, j’accentue mon balancement et tente de longer l’étroit couloir qui mène au wagon-bar. Il s’en suffit de peu pour que je manque être étouffée par l’estomac protubérant d’une vieille
femme qui s’entête à vouloir trouver un compartiment qui n’existe pas. Ces vieux ! Pas moyen de les conserver dans un placard. Tout en marmonnant de vagues explications, je lui indique la
mauvaise direction en espérant qu’elle ouvrira la porte de sortie qui donne sur les rails. Aidée par cette allure particulière qui en décourage plus d’un, il me suffit d’un bref coup d’oeil
par-dessus mon épaule pour vérifier que mon hareng a mordu à l’hameçon. Il me suit. C’est ce que je veux.
Une fois accoudée à la misérable planchette qui fait office de bar latéral, je compte mentalement jusqu’à vingt en séparant bien les nombres puis me retourne d’un seul mouvement. Eric me fixe
d’un air vaguement intéressé mais je le laisse venir à moi. Je suis prête à ferrer et j’en savoure d’avance une jouissance invisible. A peine quelques mots échangés. C’est vraiment toi ? Oui
c’est moi. Ha ! Ben ça alors ! T’as pas changé ! Ben toi… plutôt…. Si ? Non ? d’un air gêné. C’est pas trop dur de lui faire avaler mon huile de foie de morue à la sauce tyroïde post-Tchernobyl.
J’en suis encore à huiler mon sprat à coup de cuillères vomitives que je le vois déjà qui commence à jeter de brefs regards vers le présentoir du minuscule comptoir. Décevant et déçu le haddock.
Pas d’alcool à bord. Il doit déjà commencer à être en manque. Je le laisse mener la conversation. C’est qu’il a du bagout l’ami. Qu’importe…la platitude de notre échange a eu pour une fois
l’avantage paradoxal d’accélérer le temps. Voici que le train arrive en gare. Je lui propose de nous louer une voiture pour rejoindre le château. Pendant que je m’occupe des formalités, Eric
s’empresse de recharger ses munitions. Je prends une petite berline bleu marine. Prétextant avoir oublié la mienne à Paris, j’ai réussi à emprunter la CB d’Eric en échange de deux belles coupures
flambant-neuf. Y a plus un loueur sur l’hexagone qui accepte de te prêter un véhicule contre du liquide. Scandale des temps modernes. Si t’as pas ce fichu rectangle de plastique, t’es foutu
d’avance. Ne te donne même la peine de passer par le comptoir départ, t’es dirigé directement vers l’arrivée. Tu pourrais vouloir leur payer cash, qu’ils continueraient à te regarder d’un air
désapprobateur. Et dire qu’on est en démocratie….Je tends la carte. Je me sens de nouveau pratique, rapide et efficace. Ce voyage est un vrai lifting pour moi. Dix minutes plus tard, le loueur a
un regard torve en me voyant glisser ma carcasse dans l’habitacle et régler la position du siège à mes mesures. M’en fous, c’est pas lui qui me conduit. Eric s’installe. Une fiole argentée
dépasse de son Burton délavé. Il glisse discrètement un sac en nylon à ses pieds boueux. Un bref coup d’oeil me suffit pour apercevoir deux bouchons de malt. C’est ça, mon coco, facilite mes
affaires… Alors que je dirige la voiture vers le château, je renvoie brusquement la conversation sur l’enregistrement vidéo qu’Eric a fait il y a vingt ans. Tout est consigné dans le dossier.
Putain, je serre les lèvres et prie pour qu’il réponde positivement à ma question. Oui ? Non ? Bingo, la K7 est dans le sac de voyage d’Eric. Il l’a prise comme ça, bêtement, sans trop savoir
pourquoi… Je retiens mon souffle. Calme toi, chérie, tu connais un peu la direction à prendre, relaxe, tu vas pas perdre les pédales maintenant, si près du but. J’ouvre l’autoradio et balance la
FM en sourdine. Mon coeur se calme. J’ai beau être habituée aux pochtrons de la rue, les relents avinés de mon coéquipier ont plutôt tendance à me révulser. Non, mais je le crois pas. Le voilà
qui commence à glisser ses sales pattes vers mes cuisses. Mais il croit quoi, ce con ? Arrêt pipi. Je pile et tout en l’écrasant de ma plantureuse poitrine, j’ouvre la porte passager et lui
intime l’ordre de descendre se rafraîchir les idées. A peine a –t-il posé la cheville à terre que je redémarre en trombe, laissant la force de l’accélération refermer brutalement la portière.
Dans un dernier regard au rétro, je vois Eric s’écrouler dans le fossé. J’ai la K7. Bordel, j’ai la K7.
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par Collectif public
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Chapitre III, la rencontre.
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